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  • alain Callès
  • Publication de livres. "éclats de verre" préfacé et porté en scène par Claude Confortès. "Lettres au plus proche du feu" préfacé par Didier Daeninckx et illustré par Claude Gaisne. Des articles sur différents thèmes, de poésies (notamment
  • Publication de livres. "éclats de verre" préfacé et porté en scène par Claude Confortès. "Lettres au plus proche du feu" préfacé par Didier Daeninckx et illustré par Claude Gaisne. Des articles sur différents thèmes, de poésies (notamment

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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 15:57

~~Le parcours de santé

Tout d'abord, il faut toujours avoir présent à l'esprit, quand on met en parallèle le parcours de soins des soignants et le parcours de santé du malade, que nous sommes dans deux mondes qui ont des échelles temps différents, et qu'ils ont donc bien des difficultés à s'articuler ensemble. L'un, le temps du soignant, est précis, coincé entre deux rendez-vous ou deux consultations, chronométré, avec un début et une fin précis où commence et où finit l'acte thérapeutique. L'autre est flou, inconsistant et fait place à de grandes plages de silence pour apporter, telle une grosse vague, l'essentiel sur le rivage du dit.

L'indicible pèse de tout son poids pour juguler l'impossible et protéger le non-dit. Il est aussi difficile de décrire un parcours de santé pour une maladie comme celle de l'alcoolo-dépendance : Maladie qui commence paradoxalement par sa non-reconnaissance sous la forme du déni par le malade.

La principale caractéristique du parcours de l'alcoolo-dépendant est la solitude et la souffrance dans le silence. On est enferré, seul, dans sa maladie. C'est ainsi que le parcours commence par un lent, très lent, travail de reconnaissance de la maladie qui est pourtant déjà installée depuis longtemps et a commencé son lent travail de grignotage du patient. Il faudra attendre que ce dernier se soit déjà sérieusement effrité pour que pointe, timidement d'abord, la reconnaissance d'une difficulté avec l'alcool. Comme un bateau pris progressivement dans les glaçons avant de perdre totalement son autonomie.

Ensuite, le malade doit encore franchir seul une étape : reconnaître qu'il ne parvient pas à enrayer sa maladie, à arrêter de boire. Il doit arriver au constat qu'il lui faut se tourner vers l'extérieur et chercher de l'aide. Il lui faudra accepter le regard de l'autre sur son impuissance à vaincre l'alcoolo-dépendance.

On le constate, la maladie commence quand l'ami alcool, de soutien à la vie, devient celui qui prend la main sur la vie du malade. Le malade est alors seul pour affronter la maladie, quels que soient les avis ou les conseils venant de l'extérieur, ces derniers restent inopérants face à cette profonde et angoissante solitude qui s'installe dans le plus intime, là où personne n'a accès, là où la lucidité est aveuglée. Une lucidité que Paul Eluard définit ainsi : « la lucidité est la blessure la plus proche du soleil ».

D'autres, en langage d'alcoolique, appellent cet éclair de lucidité qui se produira : « le déclic ». Alors, et alors seulement, pourra enfin commencer un parcours de soins à plusieurs mains, avec plusieurs regards.

Le parcours de soins ne commence pas par une prescription ou une ordonnance, mais par l'alliance d'une souffrance indicible et d'une prise de conscience d'un besoin d'aide extérieure. C'est l'insupportable de la souffrance, du manque, de la déchéance, de la perte de dignité, qui seront le premier moteur du parcours de soins. Et c'est la rencontre de cette souffrance avec le constat que seul, on ne peut pas s'en sortir, qui, paradoxalement, peut mener à la guérison.

Ce dialogue, seul à seul avec soi-même face au miroir qui renvoie une image qui s'effrite est extrêmement douloureux. Mais c'est aussi le premier pas vers la guérison.

"Si je ne brûle pas

Si tu ne brûles pas

Si nous ne brûlons pas

Comment les ténèbres Deviendront-elles clarté ?

Écrivait Nazim Hikmet dans « Comme Kerem ».

Avec ce déclic et cette prise de conscience, le parcours prend alors de multiple facettes : Aide médicale, écoute de spécialistes, médecin « de famille », services sociaux, groupes de paroles des Mouvements d'entraide, appuis médicamenteux, bienveillance de l'entourage ; tous ces aspects contribuent à redonner l'espoir que « oui, c'est possible de s'en sortir » à celui qui est prisonnier des tentacules de la dépendance à un produit.

L'évolution sémantique de ces dernières années où l'alcoolique, être veule au IXXème siècle, puis à la fin du XXème siècle enfin reconnu comme malade et donc sujet de droits aux soins comme toute victime d'une maladie, en dehors de toutes considération morale.

Maintenant, le malade alccolo-dépendant est devenu un carrefour entre un produit et un consommateur, avec toutes les composantes médicales mais aussi sociales, économiques et culturelles d'une relation pathologique et mortelle avec une boisson inventée, produite, développée et commercialisée par l'homme. Il n'est qu'à regarder les budgets publicitaires colossaux liés à l'alcool, la part dans le PIB (plus de 3%), les coûts en santé (6 milliard d'€uros vient de nous dire le Directeur de la CNAF, et le rôle de lien social de l'alcool dans les manifestations humaines.

Ce nouveau terme d'alcoolo-dépendance illustre bien la diversité et la complexité de cette maladie et la nécessité d'intervenir sur l'ensemble de ces fronts. Il est une spécificité dans les soins qu'on ne peut pas négliger dans le parcours du malade : c'est le rôle des groupes de parole d'anciens buveurs. En effet, quand la souffrance aveugle l'espoir de s'en sortir, annihile tout volonté et ferme les portes à l'apaisement, la parole de ceux qui s'en sont sortis, après avoir connu les mêmes déchéances et les mêmes humiliations, les mêmes pertes sociales et affectives, avoir perdu la maîtrise de son propre corps, avoir vu arriver inexorablement le bout du bout, alors, la vision en face de soi d'un alter ego de la souffrance qui connaît ce parcours dans sa chair et qui s'en est sorti, redonne l'ingrédient nécessaire à toute guérison : la confiance. C'est notre savoir expérienciel.

Ensuite le courage se nourrira de cette confiance et, même s'il continue encore à s'alcooliser pour un temps, le malade a enfin pris le chemin de la guérison. Il a franchi l'étape la plus douloureuse. Il commence son parcours de soins et donc de réintégration, en particulier sociale.

Paradoxalement, alors qu'il continue de s'alcooliser, et parfois de plus en plus, le malade a accompli un grand virage et est déjà en marche vers sa guérison.

En quelques mots, les étapes du parcours sont : le déni de la maladie, puis le courage de se reconnaître malade, ensuite celui de se tourner vers l'extérieur pour demander de l'aide et enfin, avec la prise de confiance le courage d'affronter la rupture avec le produit. Peu ou prou, tous les parcours suivent ces étapes.

Viendra ensuite celle du sevrage, mais le malade ne sera plus seul et des médicaments, un accompagnement médical, pourront aider son corps à supporter la séparation avec le poison qui s'est immiscé partout en lui. En un seul mot : rompre la solitude .

Alors, le parcours de soins prend un nouveau visage et son virage vers la guérison.

Je terminerai par cette réflexion d'Albert Jacquard pour illustrer mon propos : « Je ne peux dire « je », que parce que je vois mon « je » dans ton œil. Rarement le parcours de soin est un parcours solitaire, même si la solitude peut y tenir une place importante.

Alain Callès. Janvier 2014

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