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  • alain Callès
  • Publication de livres. "éclats de verre" préfacé et porté en scène par Claude Confortès. "Lettres au plus proche du feu" préfacé par Didier Daeninckx et illustré par Claude Gaisne. Des articles sur différents thèmes, de poésies (notamment
  • Publication de livres. "éclats de verre" préfacé et porté en scène par Claude Confortès. "Lettres au plus proche du feu" préfacé par Didier Daeninckx et illustré par Claude Gaisne. Des articles sur différents thèmes, de poésies (notamment

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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 10:24

 

Attaquer son passé de biais, ne pas le saisir de front pour qu'il ne s'enfuit pas comme l'eau qui glisse insaisissable entre les doigts, ne laissant que le mouillé de la larme flotter au vent du souvenir. Mon enfance fut rugueuse et chaotique, genoux écorché et poings saillants. Au delà du souvenir de l’âpreté des fortifications parisiennes et des cailloux de la Poterne des Peupliers, un halo de tendresse enrobe la ville d'Alger que je ne connais pas, sauf à travers les conversations au sein du cercle familial. Alger y était la ville du bonheur... c'était juste avant ma naissance. Depuis, la grisaille parisienne, le noir de ses murs non ravalés, ont étouffé le soleil.

 

Un demi siècle plus tard, l'occasion se présente à moi de retourner à la source, avec Ali qui y est né et redécouvre lui aussi le pays de son enfance.

 

C'est ainsi que je remonte en crabe sur Alger où j'ai été conçu. De France, je contourne par Tunis, Tabarka, Annaba, Sétif et la Kabylie, avant de venir effeuiller ta banlieue, côté soleil couchant, là où meurent les bruits de la ville et où naissent les étoiles dans le ciel de mai.

 

Mille kilomètres où les barrages militaires cassent le rythme du trajet. Mitraillettes et bandes à clous contre terreur barbue, uniforme contre voile, nationalisme patriotique contre l'obscurantisme. Le silence des femmes qui marchent sous leur voile, le silence plus lourd que le ciel avant l'orage. Cous tranchés, voix égorgée nourrissent de sang le silence de la soumission tandis que le mâle occupe la rue lorsque la nuit enveloppe la ville.

 

 

 

A Bougie, la voix du muezzin me poursuit dans les rues. Son prêche me transperce et fait bouillir le sang à mes tempes. Je veux prendre le maquis de cette ville inhospitalière où les croyances me pénètrent jusqu'au plus profond de mes cellules tellement la voix de la prière est forte et envahissante. S'enfuir vers les montagnes de Kabylie.

 

 

 

De routes en chemins, petit village perdu sur la crête d'une montagne. Les sept moutons rentrent à l'étable, ancienne maison bombardée par l'armée française. Oliviers millénaires tordus de la douleur du temps mais qui rien n'a réussi à déraciner, arbres accrochés sur des pentes à quarante cinq degrés, ravinées jusqu'à l'usure.

 

 

 

Femme de Kabylie, étouffée dans ce village où même sortir pour faire les courses t'est interdit. Le couscous roule inlassablement sous tes doigts pendant que l'homme parcourt la route vers le marché et le commerce des âmes. Dans les maisons, les voix de femme font écho au silence des montagnes et à la liberté bâillonnée. Paysage majestueux de sagesse, et turpitudes où grouille silencieusement l'asservissement, maison par maison.

 

Quitter cette constellation où s'égrène la lenteur du temps quand l'espoir a été castré, et repartir vers Alger.

 

 

 

Alger enfin,

 

Alger, le printemps s'y désagrège sans s'y reproduire.

 

 

 

Dans le quartier d'Ain Bénian, au bord du giron qui te sert de baie, la nuit ravale sa tendresse dans l'odeur du soir.

 

Silence des femmes voilées qui passent, discrètement repliées dans la poussière des rues qui volette.

 

Sourire des regards, échanges de mots anodins, geste de bienvenue comme dans toute l'Algérie. Échanges non intéressés, il n'y a rien à vendre!

 

Silence des étoiles qui veillent sur le petit port de l'enfance d'Ali. Ali apaisé, Ali dont les rides désertent les yeux, regard posé sur la mer, respiration régulière de métronome.

 

Pas de cri; mouettes silencieuses sur l'immobilité du temps.

 

 

 

Alger la Blanche, je me prépare à te caresser les vagues à l'âme, là où le bonheur parental s'est ensablé ; je m'apprête à te pénétrer tendrement comme une lame se glisse sous la peau, sans la déchirer, lovée entre cette fine transparence et l'épaisseur du sang qui bouillonne dans la chaleur de la chair.

 

L'Amirauté dort à l'entrée du port ; la fusillade de la rue d'Isly, après l'apaisement du cessez-le feu, sommeille dans les catacombes de la mémoire. La tombe de Darlan est sans cercueil. Ses planches servent de porte-revues à Paris, traces d'histoire méconnue.

 

 

 

Quitter la casbah, tourner le dos à la mer et à l'Amirauté, avancer à pas lents vers la place d'Isly.

 

Sur mon passage, les rideaux des boutiques se baissent, paupières de fer closes pour le recueillement à l'intérieur de soi, là où palpitent les entrailles de la ville, prêtes à enfanter de nouveaux tourments.

 

 

 

Le soleil rougit Place d'Isly. Abdel Kader, dressé sur son cheval, veille sur les bâtiments. Assis au pied de la statue, aucun bruit, aucune odeur, n'avivent ma mémoire pendant que je remonte doucement dans la matrice de ma mère, jusqu'au néant d'avant la jouissance. Je n'ai plus de mémoire. Des bribes de récits subsistent, enrobés du suc de l'imagination de l'enfance.

 

Assis au pied de la statue d'Abdel Kader, j'ai déposé le cri. Tu sais, Maman, ce cri qu'on m'a forcé à pousser à coup de claques dans le dos, à ma naissance.

 

 

 

Àla fraîcheur montante de la soirée, au milieu des rires des enfants d'Alger, j'ai déposé le cri . Serein, je me suis ensuite assis au « Milk Bar », là où une violente explosion a ouvert un nouveau livre pour l'Histoire de l'Algérie.

 

A Paris, t'en souviens-tu, nos peaux en frissonnaient d'horreur. Des larmes coulaient sur le bonheur passé que je n'ai connu que dans ton ventre. Quand je suis arrivé, c'était le sombre Paris et j'ai frappé à la porte du malheur.

 

Assis devant moi au Milk Bar, un homme séduit doucement une femme qui lit sur ses lèvres humides. Gestes enrobant, sourires complices. L'explosion est un tache lointaine dans la mémoire, petit caillou dans la chaussure de l'histoire sans scrupule.

 

 

 

 

 

Goût amer du regret irrévocable pour le gâchis qui germe sur le sol où les hommes imposent le malheur à d'autres hommes. Cent trente ans d'errements entre la haine et la condescendance ont flétri les rayons du soleil sur Alger la Blanche.

 

 

 

Longs cris dans la nuit de l'histoire.

 

 

 

 

 

Àl'extrémité de la rue d'Isly, la grande Poste d'Alger s'est refait une blancheur Amiral, majestueuse dans son uniforme d’apparat. Sa peau de chaux reflète le soleil.

 

 

 

Nous pouvons héler le temps, comme un taxi s'arrache vers le futur. Inexorablement tournés vers la mer, avec des reflets d'espoir aux cimes des vagues, écume pour caresser les rêves les plus fous.

 

 

 

Des rêves où le siècle ne sera ni militaire ni prière.

 

 

 

Alger, je t 'écris parce que je t'aime, blancheur impénétrable comme une gaze flottant bienveillante sur la mer.

 

 

 

Alger, tu m'as mouillé l'âme. Alger, je t'embrasse langoureusement et je te bouffe. Gémissements orientaux de tes rondeurs au creux de mes mains.

 

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