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  • : Le blog de alain callès
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  • : Articles et poésies. Point de rencontre pour les amoureux des mots et de leurs couleurs.
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  • alain Callès
  • Publication de livres. "éclats de verre" préfacé et porté en scène par Claude Confortès. "Lettres au plus proche du feu" préfacé par Didier Daeninckx et illustré par Claude Gaisne. Des articles sur différents thèmes, de poésies (notamment
  • Publication de livres. "éclats de verre" préfacé et porté en scène par Claude Confortès. "Lettres au plus proche du feu" préfacé par Didier Daeninckx et illustré par Claude Gaisne. Des articles sur différents thèmes, de poésies (notamment

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LETTRE A MES AMIS QUI SAVENT DANS LEURS TRIPES

(pour Monique et Jean-Loup, pour Christian

qui savent du fond des tripes,

pour Wahiba qui promène son cul comme une angoisse au bout de sa laisse

pour Vania qui sait et habille de notes le silence sidéral)

 

 

 

 

 

On me reproche d'être bavard, de placer un mot, une histoire, au coin des conversations.

 

Vous, vous savez.

 

Vous savez que même sans alcool, il faut se griser un peu plus que convenable pour tenir dans l'usure de l'ordinaire et flotter à la surface du quotidien.

 

Vous savez mon silence intérieur, froid comme la mort que j'embrasse à pleine bouche, chaud comme la violence qui transperce ma peau pour s'installer dans mes veines.

 

Vous savez le révolver qui dort dans ma tête et que je consulte tous les matins avant de déchirer l'aube de mes mains sans faim.

 

Vous savez, à mots couverts d'une écharpe de tendresse, ma chair de pissotière, mes rêves d'enfant qui n'a pas su retourner d'où il venait. Regarde petit, regarde bien... et retourne d'où tu viens.

Hélas, il était trop tard.

 

Vous savez que les mots sont des refuges où j'héberge les autres, pour qu'ils me soient moins douloureux. Vous savez que mes mots sont ma sueur de poète, cet état d'âme dont je tais le nom comme celui d'une maladie honteuse. De l'autre côté du buisson, de ses épines, il y a le cri noyé dans mon silence, mouillé de mes larmes sèches.

 

Vous savez ces groupes de paroles où je ne peux pas crier qu'il n'y a plus de larmes à mes pleurs. Vous savez la solitude sèche qui écorche ma gorge, ces vents brûlants qui parcourent sauvagement mon âme. Vous savez le feu qui dévore, le feu que je bats et que je ranime à la fois. Que reste-t-il au bout de 28 ans d'abstinence?

 

Toujours de la braise rouge et noir, toujours de la baise louche et soir.

 

Vous savez le sang rouge et noir qui cogne à ma tête comme les douze coups à la porte du malheur. Vous savez qu'il épaissit le jour que je tète.

 

Vous savez que les trépidations de la belle rouge et chrome que j'enfourche en Provence, anesthésient comme le pastis noyait l'angoisse tapie au creux des tripes, là où palpitent des envols pour l'espoir, là où je caresse ma vie au noir.

Vous savez qu'au bout de la vitesse, du risque qui occupe et distrait, il y a la délivrance. Vous savez que la délivrance, c'est peut-être le sourire de l'ami au pied du lit d'hôpital qui vous dit son plaisir de vous voir en vie. La délivrance, c'est peut-être aussi cet oubli. L'oubli est un habit du silence, c'est le gant qui épouse les formes de l'angoisse et étouffe son cri.

 

Vous le savez, j'enchaîne les virages à la corde. Peu importe la puissance du chopper, c'est à la corde que je pends mon corps et ses limites. Mon corps est une limite insupportable de moi-même. Sans alcool, comment poursuivre la marge et sentir ce frisson qui me confirme que je vis encore? J'aspire à vivre à l'au-delà de la marge, après la lie du caniveau, après le choc de la chute, après les brisures du corps, après les déchirures de l'âme. Mon possible se situe après ces limites. J'ai aspiré ivre; maintenant j'aspire à vivre plus loin que les terres, même lointaines, où s'échouent les navires aux partances factices, j'aspire à fendre les flots aux dessus des abysses. Hélas, ces grappes humaines comme des amarres m'attachent, et je retombe lourdement.

 

Vous savez que mettre la poignée dans le coin, c'est tourner le barillet à la roulette russe. Dans les deux situations, je me suis toujours raté; il reste la cicatrice à vif, sans bord. Rien à recoudre. Rien.

 

Vous savez cette sueur dont les gouttes d'angoisse aveuglent les petits matins.

 

Il reste le costume de vieux biker, des bagouses maousses pour crocheter l'œil, le chrome et le cuir, pour déclencher le sourire qui fera peut-être apparaître ensuite le chemin vers le cul. Comme d'autre parmi nous font rimer le sans espoir avec les paillettes, sous le fond de teint et le rose aux cheveux.

 

Vous savez les hoquets de mon cœur vacillant entre le vomi et l'arrêt.

 

Vous savez que dans les chemins du hasard où je promène ma bite et mon cul comme des drapeaux, gît un chapeau de pirate flottant à l'horizon de l'amer. Je me noie dans la baise comme un rêve dans l'écume, ce frisson sur la peau de la mer qui en cache les abysses.

 

La mer, je ne m'y suis pas noyé. Tant que la plage ira à la mer, je serai du peuple des rivages qui se mouillent, là où le vent efface le visage des amours éphémères de chair, ces amours de marge où le plaisir intense arrache la survie au risque. L'extrême de mon enveloppe, de ses trous et cicatrices comme des péninsules de moi-même offertes aux dents du destin, histoire de vivre à en mourir. Debout au plus près du vent, mon enveloppe faseye, et je souque. J'aspire au festin sans limites et j'écope ces trois fois rien, copeaux de vie, pour âme vieillissante.

 

Vous savez qu'il m'est physiquement impossible de crier que le soleil bleu métal coule dans mes veines. Vous savez que jamais je ne m'étirerai aux rayons des soumis à crédit. Je ne discerne mon image qu'à travers des miroirs brisés.

 

Vous le savez, je tourne et virevolte dans ma vie, je me cogne pour avoir mal et pour me sentir exister dans ma fatigue de vivre. Arrêter l'anesthésie mortelle de la défonce à l'alcool, c'est reprendre langue avec le goût de la vie, et aussi reprendre sur un autre fil de funambule, ce flirt étroit avec l'appel insatiable de la mort.

 

Qu'importe le voyage pourvu que mon sang batte au chaud. Au fond d'un cul de hasard, ou au fond du rire un soir d'été face aux vagues. Au delà de l'écume qui glisse insaisissable entre mes doigts, ma vie file sur un champ défoncé, miné et peuplé d'ignorants de la profondeur des détresses. L'ignorance tient la médiocrité debout, dressée sur ses pattes de derrière. Il me faut être discret comme un serrement de main, édulcoré dans mes vomis.

Sans sémaphore, ma colère fait transhumance dans mes terres de violence, là où la vie cogne jusqu'à s'assommer. Au bouts de mes ailes, je cueille des airelles. Mes ailes de libellule sont des portées pour les notes de musique abandonnées par des sols sans clef. En bas, sous moi, des portées de chiens aux dents perçantes, aux aboiements rageurs.

 

Vous savez que le vol est un art du double fond et que j'aime surfer sur l'écume des illusions, là où la magie fait briller les étoiles et secoue la torpeur bien assise sur ses certitudes. Vous savez qu'avec le risque, il y a le plaisir de l'incertitude et cette électricité d'adrénaline qui anime une flamme au fond de mon regard. « Le vol est un symbole, un symptôme, » disent-ils. Le vol me nourrit l'âme, comme le jeu tient le joueur en vie, d'une échéance à l'autre. Et si c'était le vol du sein? Peu importe, il me plait d'habiter plusieurs personnes et de n'être jamais là où l'on me cherche. Parfois, je présente quelqu'un à mon interlocuteur, et c'est un autre qui lui répond. Plaisir d'être à l'insu de soi-même et insaisissable au médiocre.

Vous le savez, habiter plusieurs personnes me permet de survivre à l'insupportable. Il m'arrive d'habiter la culotte de quelqu'un que je suis dans la rue, d'être sa vie, ses illusions. Assez rapidement le désintérêt suscité par son quotidien me fait lâcher ma prise, sans qu'elle ne se soit jamais sentie habitée par un autre. Quelques vies à biter, de ci de là.

 

Je ne peux pas survivre pour être de ce monde là; vous le savez. C'est ce que nous avons tous vu au fond de la bouteille. Vous êtes de ces compagnons de route, ces forçats de la sensibilité, ces guerriers du silence. Vous le savez. Vous connaissez le double fond et les illusions pour enfumer le regard des autres. Ce regard imbécile et insupportable qui nous tartine de ses vérités plaquées comme des cercueils sur nos vies et nos bouillonnements. Des regards de personnages de La Nausée.

La Nausée nous cerne et veut nous contraindre à croupir dans le conforme. Nous, nous sommes d'un autre caniveau, d'un monde où une brindille qui flotte dans un ruisseau champêtre est un navire paré pour mille aventures sur des flots inconnus, un monde où les pirates vous abordent et volent la cargaison de tendresse, celle qui mouille les yeux et fait sourire les culottes.

Vous savez cette distance entre mon âme qui flotte aux marges des caniveaux et le regard de la foule qui passe insensible, drapée dans ses bruits d'activités. Vous savez le mépris qui a dépassé l'amertume et qui fait son lit en se bordant d'indifférence. Vous savez les mots des maux.

 

Je veux sculpter les courbes du temps, caresser le visage des divinités de la mer, humer l'évanescence des mots, les sucer jusqu'à ce qu'ils me rendent la moelle. Ma moelle. Mon sourire est une cicatrice ouverte sur la béance laissée au vol de mon enfance. Cul de bouteille desséché fiché dans le sable. Grincements dedans. Je veux tordre le cou du temps et sentir entre mes mains ses battements à ses tempes durant son agonie.

 

Vous, mes amis forçats de vous-même, athlètes de votre intérieur, vous pressentez comme il m'est insupportable de me taire. Et je ne peux pas parler, mes mots se détachent du sens commun; la vie facile veut les y attacher.

 

Je n'appartiendrai à personne.........ni à aucun discours. Seuls les mots me font vibrer dans la multiplicité de leurs assemblages et de leurs couleurs. « Car nous voulons la Nuance encore / Pas la Couleur, rien que la nuance ! » De la nuance, encore et toujours.

 

Vous mes amis, vous savez qu'au delà de l'arrêt de l'alcool, la mort continue à rôder sous la peau et à s'immiscer dans l'intime, au plus profond, là où pousse ma fleur de lotus, sur la pourriture. Vous savez ce mal étrange qui grignote l'âme, vous savez cette ardeur à s'embrasser à pleine bouche et à cul décousu sur les portes du malheur.

 

Vous savez comment le temps s'est étiré depuis vingt huit ans sans alcool, comme je l'ai usé jusqu'à la trame, frotté en guettant son agonie. Et le temps reste là, figé sur ses pattes, mesuré par les sans tripes, de journal télévisé en feu d'artifice, l'éphémère flambe et le clinquant chantonne que la vie est belle sous la pluie. Je bats des ailes et ne parviens pas à m'accrocher à cette réalité, je suis un manchot de la vie et la banquise glisse sous moi, fondant vers des mers inconnues qui ne m'ont jamais porté.

 

Vous, vous savez du fond de vos tripes, l'écho que fait en soi le claquement de la porte qu'on referme derrière soi, un soir de profonde solitude. Mes amis les forçats de la sensibilité, vous le savez, je le sais.

Et nous le taisons.

 

Bien sûr, nous babillons, nous bavardons, il faut bien habiller la solitude d'une écharpe de mots, pour qu'elle ne prenne pas froid. Dans le groupe, parfois, les solitudes prennent froid, le sang se fige, la mort habille les vivants restés là, au bord de la vie, à quelques bouteilles près.

 

 

Vous le savez, il m'est devenu insupportable d'écouter sans cesse, du haut de mon statut de héros de la bouteille, ceux qui jamais n'écoutent l'écho de mon gouffre, qui jamais ne prennent des nouvelles de mes cicatrices, les vraies, celles qui béent sur les gémissements qui sourdent de cette grotte humide au fond de moi, là où se tapissent l'ennui et la mélancolie. Le groupe me refuse cette écoute, comme un déni de la persistance de cet amalgame de mort et de jeu cynique qui accompagne mes journées et mes nuits, et que j'use de tant de rires et de fatigues.

Le groupe ne me veut que personnage, avec une vague notoriété, pour me figer dans l'image dont il a besoin. Je ne suis pas cette image. Je suis souffrance sans alcool. Je suis trop-plein sans vomi, je suis cri avec lucidité. Je suis lame pour me trancher la gorge, sec comme le bois d'olivier.

 

Quelle peur guide donc la surdité du groupe, quelle inquiétude suscite le refus sur lequel il s'arcboute? Je ne suis pas le héros des suceurs de sang, je ne serai pas un bon alcoolo devenu béat de bonheur dans son abstinence. Je conchierai toujours les croyances, du plus profond de mes tripes.

 

Ah, vivement que le vent de folie ou d'oubli m'emporte loin, sur des terres d'effroi peut-être, mais sur des terres de bourrasques où l'homme vit debout pour survivre à lui-même.

 

 

Une lave froide comme la colère bout en moi.

 

 

Mes amis, vous qui savez, dites-moi que le vent se lève.

 

 

 

 

La Roque,

Juillet 2010

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